"Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé." Robert DARNTON, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, Gallimard éd., 2011.

vendredi 22 août 2014

Ray's Day 2014 - pourrons-nous encore lire demain ?

A l'occasion du Ray's Day 2014 le livre « Peut-on encore lire ? » que j’ai co-écrit en 2013 avec Marc-André Fournier est téléchargeable gratuitement sur iTunes. Ce petit essai aborde les enjeux du livre numérique au-delà de la simple question des supports. Deux points de vue sont proposés et appellent au débat. Celui de M.-A. Fournier dévoile les voies explorées par un auteur hypermédia pour aborder de nouveaux continents. Le mien se veut réflexif et pose la question du devenir de la lecture au regard des expériences menées aujourd’hui et par rapport au patrimoine littéraire existant.

En ce jour je conseillerais aussi la lecture d'une brève nouvelle SF : 
Le droit de lire, de Richard Stallman. SF ou anticipation ?
  
Je me rappelle un rêve que j’avais fait en 2012... et qui peut résonner comme un écho à un passage des Chroniques martiennes de Ray Bradbury : « … on pouvait voir Mrs. K dans sa pièce personnelle, en train de lire un livre de métal aux hiéroglyphes en relief qu'il effleurait de la main, comme on joue de la harpe. Et du livre, sous la caresse de ses doigts, s'élevait une voix chantante, une douce voix ancienne qui racontait des histoires du temps où la mer n'était que vapeur rouge sur son rivage et où les ancêtres avaient jeté des nuées d'insectes métalliques et d'araignées électriques dans la bataille. » (Chroniques martiennes, Ray Bradbury, 1946, traduction de l'américain par Jacques Chambon et Henri Robillot).
A ceux qui lisent le langage écrit de la musique, le solfège, des portées muettes aux autres se déploient des cathédrales de sons, tout comme de multiples univers surgissent de certains écrits magnifiques de la fiction et de la philosophie, et qui jouent eux aussi comme des partitions, et qui répartissent d’un côté du monde les non-lecteurs et de l'autre les lecteurs, et parmi ceux-là les répartissent encore en fonction de leurs appétences singulières et de leur degré de compétence sur l’échelle de la littératie. Certes, des personnalités de grands formats peuvent très bien ne pas aimer lire, mais je suis toujours très étonné de trouver si peu de lectrices et de lecteurs chez celles et ceux qui vivent du commerce du livre (au sens le plus vaste, je ne parle pas des libraires).

vendredi 8 août 2014

Le faisan(t) du texte, ou un statut piégé sur Facebook

 
En publiant il y a quelques jours comme statut Facebook : "Le lecteur comme chasseur du faisan(t) du texte" que voulais-je signifier ?
D'abord et malicieusement que l'individu qui allait imprudemment lire cela devrait, s'il voulait véritablement en être le lecteur, se mettre dans cette position indiquée de chasseur du faisan(t) du texte.
Ensuite, que cela valait, je le crois, pour tous les textes.
C'est pas à pas qu'il faut dé-lire pour lire. Détisser comme Pénélope (car que tissait-elle et pourquoi ?). C'est là décoder. Déchiffrer. Lire.
Premier pas donc : "comme chasseur". Un chasseur, à la lisière du sens, est celui qui traque quelque chose avec ardeur. Qu'est-ce que chasser ? C'est "guetter et poursuivre une proie pour la capturer" (dictionnaire Larousse tout simplement).
Deuxième pas : "du faisan(t)". Qu'est-ce que cela ? Bien sûr l'on pense spontanément à ce qui fait texte, et ce n'est certes pas faux, mais ce T (instrument de dessinateur ou pièce de raccordement selon le dictionnaire), ce T-là, entre parenthèses, décage un volatile (qui donc s'évapore facilement) faisant (sic) sens. Un faisan justement ! Un faisan est "un individu qui vit d'affaires louches", qu'il faut lire entre les lignes, comprendre à demi-mots. 
Troisième pas : "du texte". Qu'est-ce qu'un texte ? Là est bien la question la plus complexe. Au-delà l'étymologie, "textus", qui origine aussi "tissu" et "textile", l'assurance de ce troisième pas est portée par les deux qui l'ont précédé : un texte est une étoffe qui recouvre malignement ce que nous traquons avec ardeur, notre propre nature.
C'est en partie tout cela que j'avais essayé d'enfermer dans cette phrase, comme des faisans que j'aurais mis en cage et qui s'agiteraient en criaillant. 
Et vous, quand vous lisez, entendez-vous parfois comme moi le faisan(t) du texte ?   

vendredi 25 juillet 2014

Happy birthday OSgrid, ou un laboratoire du futur... de la lecture aussi

A l'occasion de l'anniversaire d'OSgrid (grille test d'OpenSimulator, serveur open source d'hébergement d'univers web 3D immersive qui accueille certains de mes projets et prototypes réalisés par Jenny Bihouise) ces 26 et 27 juillet 2014, nous aurons le plaisir d'exposer et de présenter, notamment à nos amis américains et anglophones du Métavers, la modélisation opérationnelle d'une Roue à livres du 16e siècle.
C'est notamment ainsi que la prospective du livre et de la lecture anticipe la révolution prochaine de la médiation documentaire numérique en explorant aussi les laboratoires du futur web... 

 

vendredi 4 juillet 2014

Sur Ecriture et Plasticité de Pensée par Marc-Williams Debono

J'ai rencontré pour la première fois Marc-Williams Debono récemment à l'Ecole nationale des Chartes à l'occasion de la séance de clôture d'un séminaire auquel nous participions tous deux.
C'est dans ces circonstances que j'ai découvert l'existence de son essai de 2013 : Ecriture et Plasticité de Pensée, paru aux éditions multiformats et multilingues Anima Viva.

Cette phrase, qui arrive en fait bien tardivement dans le livre pourrait cependant peut-être servir à l'introduire : "Après s'être vu pour la première fois dans le reflet de l'eau, après s'être représenté dans les grottes de Lascaux, l'homme avait un besoin intense de communiquer son être. L'écriture naquit ainsi non pas tant comme un palliatif de l'icône, mais comme une activité rédemptrice."
La thèse, si nous l'acceptons docilement pour sa seule beauté plastique, est hautement séduisante, tout comme l'idée fixe de l'auteur : cette plasticité, qui sous ses déclinaisons multiples de plastir et autres, semblerait presque s'apparenter, ou tout au moins s'appareiller, à une loi universelle qui régirait toutes les choses dans leur ensemble et chaque choses dans son détail.

Ecrire pour s'inscrire dans l'histoire que, ce faisant très précisément, nous inventerions de ce seul fait, cette réflexion y participe à sa manière. 
Du peu sans doute que je suis parvenu à saisir de la lecture de cet ambitieux ouvrage, il me semble que c'est d'abord en poète, notamment naguère édité à feues les éditions du Soleil Natal de Michel Héroult, que c'est d'abord en poète donc que Marc-Williams Debono a ici amplement et naturellement contribué à accroître ce qu'il désigne lui-même un moment comme : "un amas galactique de proses".
Ce descendant de Mallarmé, qui ne semble pas insensible à Artaud et qui ne se préoccupe apparemment guère d'être compris, qui semble raisonner et résonner simplement pour charmer ceux qui seront sensibles à la musique de ses idées, celui-là n'est pas dépourvu d'un aspect don quichottesque.  Comme les navigateurs du 16e siècle il part à la découverte, il aborde aussi les espaces numériques et même le métavers que beaucoup aujourd'hui encore ignorent avec un aveuglement tellement têtu qu'il en est émouvant.
"De fait, écrit M.-W. Debono, les rebords du monde - la page - sont si extrapolés, les caractères devenus si fuyants, le blanc incantatoire - support inhibant ou aire de lancée de l'oeuvre - devenu si dynamique que je ne cherche plus l'émergence d'un sens mais que le sens émerge de cette multiplicité d'abords."
Peut-être est-ce la poésie qui sauve (apparemment ? vraiment ?) Marc-Williams Debono de la cruauté de certains universitaires.
Peut-être ce flot de mots (ou cette fontaine d'idées ?) humanise-t-elle en courbes les reflets tranchants d'une intelligence qui se donne à voir.
Peut-être le lecteur, ici, "invagine [ses] propres pensées pour se laisser bercer par l'élaboration d'une architecture singulière" ?
Mais, comme simple lecteur, j'avoue m'être égaré dans cette architecture. Qui sait, qui pourrait dire, qui pourrait affirmer avec certitude, qu'une part de moi-même n'en demeure pas maintenant prisonnière, y errant comme dans un labyrinthe, une forme très... plastique, et quelque part vivante et se jouant de mes lectures, de mes interprétations erronées, se jouant de moi ; et ce d'autant plus que j'ai commis l'erreur, peut-être le crime finalement, de ne pas lire cet essai dans un livre imprimé, un livre que j'aurais pu refermer après lecture, que je pourrais maintenant voir rangé paisiblement sur un rayon de ma bibliothèque comme un objet normal du monde extérieur, un objet qui n'existerait que par l'usage que j'en ferais à des moments donnés que je serais seul à décider ; au lieu de quoi je me retrouve seul et désorienté face à l'absence du livre lu, de ce livre-là, qui m'interroge toujours et qui peut-être renferme la scène du crime, celle où je tombe d'épuisement et où je crève seul comme un chien au milieu de l'agora, ou de la bibliothèque.
(C'est la première fois que je réalise ce que la lecture sur ce qu'ils appellent une "liseuse" peut avoir de dangereux, par ce qu'elle implique en termes d'impossibilité de projeter sur, et symboliquement de maintenir renfermées dans, un objet matériel bien délimité, la charge, la puissance contenues dans un livre. Cela est assez inquiétant.)

vendredi 27 juin 2014

Sur Mythologies du futur de Christian Gatard

Un essai décalé, un livre incontestablement intéressant, un livre qui se révélera peut-être important selon comme le sort en décidera vient de paraître aux éditions L'Archipel : Mythologies du futur, né de l'esprit tourbillonnant de Christian Gatard.

Quels rapports avec la prospective du livre et de la lecture qui pourraient justifier que j'en parle sur ce blog ?
La première fois que j'ai rencontré Christian Gatard c'était il y a un an à la Gaîté Lyrique, ce lieu parisien lui aussi en décalage, en résonance à la fois avec le passé et le futur, à quelques centaines de mètres à peine du Musée des arts et métiers et de sa chapelle peuplée de fantômes qui naguère conçurent et utilisèrent ces drôles de machines qui l'habitent aujourd'hui.
Christian m'avait spontanément abordé en marge du Colloque Sciences&Fictions auquel nous assistions tous deux (j'évoquais ce colloque dans un post du 5 juillet 2013), il était déjà dans cette aventure des mythologies du futur et, intéressé par mes recherches, il voulait savoir s'il pourrait citer dans son livre à venir un post que j'avais publié ici même en février 2013 : Portrait du lecteur en apiculteur. Ce qui se fit donc.
 
Un gyroscope comme boussole
 
Aujourd'hui un sentiment étrange m'agite. Que dire maintenant ? Comment lire ce récit, alors que son auteur y avance l'idée que la "métalecture immersive", que j'évoquais en suggérant le lecteur comme : "celui récoltant le miel de ses imaginations" va "permettre de s'approprier les récits [de son] Plan C" (p. 85) ? 
Ce Plan C, qui nous est proposé dans cette feuille de route, comme repliée sur elle-même, découpée et présentée sous la forme d'un livre, ce plan qui nous est offert, en même temps déployé à la lecture par cette cartographie d'un monde en mutation (en perpétuelle mutation, le numérique n'a rien à voir là dedans), ce Plan C dont le lecteur entend le récit se dérouler au fil d'un long discours passionné, et qui pourrait nous rappeler les témoignages des premiers navigateurs, souvenirs précis et impressions mêlées qui servirent de prétextes au sérieux apparent et à la magie troublante des premières cartes graphiques, ce Plan C... qu'en penser ?
Je ne sais.
Les allitérations me servent ici à éviter, à dévier la charge de ce taureau.
Celui-là même inscrit dans la première lettre de l'alphabet.  
   
"On va spéculer, nous dit Christian Gatard, que les forces de l'histoire sont d'irrésistibles marées dont les almanachs sont enfin lisibles, que les mythes anciens sont les scripts du futur. Et on va, au coeur du système, introduire des interférences, des courts-circuits et autres petites facéties." (p. 158).
C'est ce qu'il fait.
Cet essai pourrait-il provoquer un court-circuit ?
Combien de lecteurs lui faudrait-il, quels relais dans les médias planétaires, quoi, combien, pour provoquer un court-circuit ?
Peut-on considérer ses presque quatre cent pages comme de simples petites facéties ?
 
Cet essai entretient en vérité un rapport profond avec la prospective de la lecture, précisément dans le sens où sa substance même, à la fois, est, et se nourrit d'une lecture du monde où la parole non parlante des symboles, la parole agissante des mythes oriente la lisibilité du monde et de son histoire, de son passé, de son présent, et de son avenir aussi.
Rappelons-nous que Christian Gatard est à l'origine de la Ligue des Mythographes Extraordinaires et qu'il participe aujourd'hui de la Société Internationale de Mythanalyse fondée par Hervé Fischer, agitateur de la mythanalyse que j'utilise moi-même dans le cadre de la prospective du livre et de la lecture.
Cette approche de la prospective par les mythes, leurs courants (flux et courants d'air) et ses ruissellements, l'oscillation entre la fable [muthos] et le discours [logos], entre les forces centripètes et centrifuges, entre "je me raconte des histoires", et, "je suis emporté par le courant de l'Histoire", cette approche de la prospective m'apparait plus éclairante et tout autant essentielle (bien plus en vérité) que les sérieuses approches académiques, stratégiques et autres, à l'américaine, à la française, ou toutes autres... 
Car il s'agit aussi de répondre à cette question à l'échelle de l'humanité et au niveau de l'Homme : Notre futur est-il écrit ?  
Quoi qu'il en soit, ce livre nous invite à une bien singulière exploration de l'avenir. Et, comme le disait Woody Allen : " L'avenir m'intéresse : c'est là que j'ai l'intention de passer mes prochaines années ! ". Nous aussi.