"Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé." Robert DARNTON, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, Gallimard éd., 2011.

samedi 18 avril 2015

Pourquoi La Chronique Quichotte ?

De légitimes interrogations s'expriment sur le pourquoi de la compilation de mes chroniques de 2012, publiée il y a quelques jours aux éditions Akibooks. Un extrait de l'avant-propos pourrait je pense y répondre :  
" Durant les cinquante deux semaines de l'année 2012 j’ai réfléchi sur ce que vous faites en ce moment même, à cet instant précis : lire.
Vous lisez.
Le titre que j'avais trouvé pour ce journal de l’année 2012 fut donc, dans un premier temps : ce que vous faites…
Il signifiait aussi [...] : ce que certains font, ou voudraient faire du livre et de la lecture à l’époque des industries du divertissement et de la connexion permanente. Mais finalement, à la relecture, j'ai trouvé ce titre pleurnichard et pas véritablement en phase avec le ton de mes textes. Ceux-là, écrits dans la foulée de mes humeurs, de mes indignations, révélèrent à ma propre relecture une autre dimension, à la fois glorieuse et mortifère, à la fois dans la lignée de Don Quichotte, « miroir et lumière de toute la chevalerie errante », et comme inscrite aussi dans la gravure de Dürer : Le Chevalier, la Mort et le Diable.
Mais La Chronique Quichotte, donc, je l'entends aussi différemment, je l'entends comme étant celle : « qui chotte ».
 
Ce spontané mouvement de pensée met au monde un nouveau verbe, ou Verbe nouveau, nous appelant tous à réfléchir moins pour penser plus, à formuler moins pour redéfinir plus, à être attentifs à la probabilité d'effectivité de l’hypothèse Sapir-Whorf, laquelle postule depuis les années 1930 que : « les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques, autrement dit que la façon dont on perçoit le monde dépend du langage » (Wikipédia).
De quoi s'agit-il alors ici ? Du verbe Chotter, lequel signifiera : agacer par la pointe des mots les installés, les établis, ceux qui se font passer pour de débonnaires moulins à vent, qui brassent des mots qu'ils prennent pour des idées, qui brassent des papiers, des manuscrits des contrats, des gros chèques et des billets de banque, qui brassent beaucoup d'air mais qui sont en réalité des géants, des ogres affairistes et affairés, de perpétuels affamés qui font de l'éternelle et universelle République des Lettres leur grasse pitance quotidienne. Et non seulement ceux-là, mais aussi ceux qui tentent de se faire passer pour les gentils promoteurs d'un nouveau monde 2.0, pour y inoculer leur mentalité et leurs pratiques dans la sphère de l'édition numérique. Ce sont les pires peut-être, les plus hypocrites certainement.
 
J’avais donc décrété l’année 2012, année de la colère. [...] Le ton était donné cependant et l’année 2012 est ainsi passée. Durant ses cinquante deux semaines j’ai, tous les dimanches, mis en ligne sur le web un billet d’humeur [...]
Au final cela n'a rien d'un essai savant. Et c'est tant mieux. Je ne suis pas savant, je suis cherchant.
Le ton reste familier. Cela tient plus du journal, de la confession, des mouvements d'humeur, de mes émotions, de mes découragements parfois, toujours du besoin de partager.
Au début je pensais naïvement être suivi.
J'ai vite déchanté. Par exemple, ma chronique du 29 janvier, consacrée à quelques dangers de l'édition numérique, me fit perdre sans autre forme de procès la direction de la collection Comprendre le livre numérique que j'assumais depuis l'année précédente pour le compte d'un éditeur... numérique.
J'étais lu, les statistiques de mon blog en attestaient, de plus en plus au fil des semaines, mais j'étais aussi de plus en plus décrié et rejeté.
Je pointais d'un doigt accusateur ceux qui sont aujourd'hui en position de pouvoir orienter ou désorienter nos pratiques de lecture en décidant pour des raisons purement commerciales et des objectifs financiers à court terme des nouveaux dispositifs de lecture et de leurs usages, des conditions d’accès aux textes et à leurs utilisations, ceux qui n'ont pas le temps de lire car ils travaillent à gagner de l'argent et qui font passer le livre et la lecture derrière les intérêts de leurs actionnaires et de leurs héritiers.
Une liseuse ou une tablette connectées ne sont pas uniquement des moyens de lire. Ces dispositifs de lecture ne sont pas comme des livres qui se suffiraient à eux-mêmes. Ils sont en vérité les parties apparentes d’un système organisant et contrôlant aussi nos lectures. C'est pourquoi la plus grande vigilance m’apparaît nécessaire. C'est pourquoi j'en appelle ici à l'attention collective et à l'analyse.
Tout cela tourne autour de la prospective du livre, bien entendu [...] Je pense toujours que l'avenir du livre ne peut pas être son passé, mais, que si les outils numériques ne servent pas à l'émancipation des auteurs et des lecteurs, s'ils sont utilisés comme des armes technologiques contre eux, alors là il y a danger. Il faut alors le dire et s'y opposer..."
  
En complément Viabooks publie en exclusivité un très large extrait de la chronique du 15 juillet 2012...
« Rêveries sur le livre de demain, analyses sur les innovations en cours, interrogations sur le sens de la lecture... le lecteur trouvera de nombreuses lumières pour mieux comprendre la nouvelle révolution Gutenberg d'aujourd'hui. En exclusivité pour Viabooks, Lorenzo Soccavo a choisi un extrait qui évoque une vision futuriste des livres, miroirs de leurs lecteurs. ».
A lire ici...

Vous pouvez aussi découvrir des extraits et télécharger le livre sur Google Play...
 

lundi 13 avril 2015

Parution de La Chronique Quichotte, lecteurs et lecture face au numérique

J'ai la joie d'annoncer la parution de "La Chronique Quichotte", sous-titrée : "Journal 2012 sur le livre et la lecture face au numérique" aux éditions Akibooks de Jean-Luc Ménager.
  
Il s'agit là d'une compilation enrichie de mes chroniques d'humeur hebdomadaires écrites sur le vif et publiées sur ce blog de la prospective du livre tout au long de l'année 2012.
 
Coups de gueule à répétition contre : "les ogres affairistes et affairés, de perpétuels affamés qui font de l'éternelle et universelle République des Lettres leur grasse pitance quotidienne. Et non seulement ceux-là, mais aussi ceux qui tentent de se faire passer pour les gentils promoteurs d'un nouveau monde 2.0, pour y inoculer leur mentalité et leurs pratiques dans la sphère de l'édition numérique"... 
Ces chroniques sont plus que jamais d'actualité, d'autant qu'elles développent aussi une autre vision du livre et de la lecture, subjective et assumée comme telle. En arrière-plan la grande question est aussi de penser les conséquences de l’hypothèse Sapir-Whorf des années 1930, qui postule que : « les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques, autrement dit que la façon dont on perçoit le monde dépend du langage ».
Informations et téléchargement sur le site des éditions Akibooks...
 
Le livre est également disponible sur iBooks ; Google Livres et Kobo...
N'hésitez pas à réagir ici même en commentaire ou à le critiquer sur Babelio, réseau social dédié aux livres.

samedi 11 avril 2015

La prospective du livre et de la lecture en quête de mythanalyse

Ma contribution au numéro spécial "En quête de Mythanalyse" pour la Revue internationale en sciences humaines et sociales, M@gm@  est en ligne ici :
 
Résumé
" La propagation plastique des mythes au sein des civilisations humaines et au fil du temps inscrit leur puissance mémétique dans la conscience des hommes. Nous sommes pris dans le filet tissé par l’évolutionnisme et le créationnisme, deux récits qui présupposent, pour le premier une loi immanente, pour le second une loi transcendante. Ce dualisme là est opérant, il bipolarise comme tout ce qui relève d’une double nature. La pensée mythique s’y originerait dans la faculté exceptionnelle du langage humain à se découpler du réel et à se référer à des réalités de l’espace intérieur et non plus du monde extérieur.
L’animal fabulateur qu’est l’être humain a toujours inventé des machines à produire des simulacres, les récits mythiques et les livres en sont. Or, ces technologies de l’illusion fonctionnent trop bien. Elles nous maintiennent dans la croyance que ce que nous appelons du nom de “Réel” serait dans les réalités extérieures.
Davantage qu’une matrice sémantique, le corpus mythique doit être envisagé comme une grossesse : un état transitoire entre un moment passé de fécondation, et celui, encore à venir de l’accouchement. Et là où la mythanalyse pourrait se concevoir comme une navigation pour remonter à la source d’un fleuve, la prospective de la lecture s’offre elle comme la quête d’un détroit de Magellan vers un océan intérieur : deux approches complémentaires pour les animaux fabulateurs que nous sommes. "
 

vendredi 27 mars 2015

Comment le poète Philippe Jaffeux interroge la prospective du livre

Une page de N L'ENIEMe (2013) de
Philippe Jaffeux (Trace(s)/Passage d'Encres) 
Pour François Huglo : "Les livres de Philippe Jaffeux précipitent leur lecteur dans un vertige lucide. L’apprentissage de l’alphabet a produit jadis, chez chacun, un effet comparable. Mais le numérique a changé la donne, pour le meilleur et pour le pire. Et le meilleur, c’est ce qu’invente Jaffeux. Il nous console de l’ordinateur comme la littérature nous console de l’ordre comptable et militaire des lignes d’écriture." (sur Sitaudis.fr).
Pour ma part je suis plus perplexe.
 
Je suis régulièrement sollicité et le plus souvent par des personnes en quête d'une plus large audience, mais qui n'ont visiblement pas pris la peine de s'informer de mon activité et du champ de mes recherches. Je n'ai pas eu l'impression que c'était le cas cette fois-ci et j'ai été d'emblée intrigué par l'écriture, l'énorme travail qu'avait dû demander une telle production, obsessionnelle et obsédante, autour des problématiques même de l'écriture, des lettres, de l'alphabet.   
   
La littérature et particulièrement la poésie numériques ont déjà une longue histoire, voir ici, ou voir là, entre autres... (puis voici une Timeline de la littérature numérique).
J'ai quelque peu abordé ces rivages ici même, lire par exemple "La plasticité du numérique au service de la poésie" de septembre 2010, et incidemment dans quelques autres billets...
 
Voici donc quelles ont été mes interrogations (restées sans réponses) face à l'œuvre de Philippe Jaffeux, et comment je les ai (maladroitement peut-être) formulées alors :
 
" - Votre écriture s'impose, par sa prolixité, sa compacité ; j'y ressens comme une insistance singulière à cristalliser le discours sur lui-même, un ferment de discours réflexif - comme l'on parle de conscience réflexive. Mais aujourd'hui, alors que nous traversons une période de mutations des dispositifs et des pratiques d'écriture et de lecture, ce véritable corpus textuel pourrait être, et conséquemment peut sembler avoir été généré par un algorithme, un programme informatique préalablement écrit, par vous, voire par une intelligence artificielle. Comment travaillez-vous ?

- Paradoxal, ce phénomène textuel que vous engendrez, à la fois bavard et opaque (d'après ma réception, ma perception subjective) résiste à la lecture. Derrière la linéarité de façade, il y a comme un mur à traverser pour le lecteur, puis une demeure à habiter. Déchiffrer, lire, c'est progressivement habiter un texte. J'ai repensé, en essayant de vous lire, aux performances de Jacques Donguy, par exemple. Comment voulez-vous ou comment pensez-vous être lu ?

- Est-ce là un acte de résistance de votre part ? Je veux dire quelques postures matamores ou donquichottesques d'un Homme-Poète face aux stratégies machinantes de l'industrialisation du livre et des loisirs, face aux mécanismes qui semblent triompher, qui, peut-être, triompheraient avec le passage d'une édition imprimée à une édition numérique ? Ou, au contraire, serait-ce pour vous un chant du cygne (ou du signe) de la poésie ? "
 
Plus prolixe dans un entretien à lire avec Emmanuèle Jawad sur Libr-critique, le "post-poète" s'explique : "L’emprise actuelle du numérique sur l’écriture favorise, à mon avis, un surgissement opportun des nombres. Mes textes tentent aussi de témoigner de cet état de fait. Je n’ai évidemment pas la prétention de faire quelque chose de nouveau mais j’essaye de porter un regard inédit sur des lettres antédiluviennes. L’intervention de l’ordinateur, l’utilisation des nombres comme une matière qui préexisterait aux lettres, me détache des traditions liées à la poésie graphique et peut-être même de la littérature… [...] Ma poésie ou mon antipoésie est numérique car, selon cette technologie, les lettres se réduisent à être seulement des nombres. Je travaille avec, et non pas contre, des machines qui, par conséquent, particularisent mon activité. Le terme de post-poésie aurait peut-être un sens à condition qu’il soit associé à celui de post-humain, c’est à dire, en ce qui me concerne, à une écriture générée en partie par les ordinateurs. Mes textes essayent d’évoquer un entrelacement entre le langage de l’électricité et celui de l’alphabet. L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur. Si les réflexions de Nietzsche sur Pythagore m’ont conduit à attribuer une valeur divine aux nombres, j’utilise aussi ces derniers comme les pièces d’un jeu qui essaient de traduire le lyrisme de l’électricité. Mon activité peut être définie comme une tentative de numérisation poétique et impersonnelle de l’alphabet...".
Intéressant, pas inintéressant dans tous les cas.
Et plus loin : "Comme dans le Zohar, les lettres précèdent la création de l’univers et induisent donc celle de l’homme et de la parole. Dans le même ordre d’idée, je pense que les lettres furent d’abord des traces, des dessins, des gestes qui précédèrent et déterminèrent l’apparition de la parole. Contrairement aux idéogrammes, aux hiéroglyphes, aux lettres arabes ou hébraïques, notre alphabet phonétique et utilitaire, domestiqué par nos paroles, a perdu toute relation avec le sacré. Mes efforts consistent souvent à me déporter dans les marges de l’écriture afin de révéler l’illisible et parfois l’inhumain. Dans un monde séparé du cosmos, mon écriture a besoin de basculer dans l’irrationnel et le divin. Le monstrueux et la démesure peuvent aussi contrecarrer cette carence. J’écoute la conscience de mon inconscient afin de venir à bout de la raison raisonnante, de la glose, des ratiocinations, de la pensée réflexive… Écrire Alphabet est aussi un moyen de révéler tout ce qui n’est pas lisible...".
 
En ne pouvant répondre à mes interrogations, Philippe Jaffeux interroge la prospective du livre dans sa dimension mythanalytique (telle que j'ai pu ici même l'évoquer à l'occasion de mes contributions pour la Société internationale de Mythanalyse, ou dans le cadre du séminaire Ethiques et Mythes de la Création).
Son abondante production textuelle nous questionne tous sur l'opacité des nouveaux paradigmes d'une littérature qui pourrait être générée par algorithmes, sur les multiples artifices qui surgiraient d'une transhumanité fantasmée et telle que s'en multiplient des échos science-"fictionnesques" sur la Toile. Nous pouvons y lire, par exemple, que : "Dans quelques années, vos livres préférés auront peut-être été écrits par des robots".
Que des robots puissent, par exemple comme je l'entendais dire récemment, jouer, voire composer, du Mozart, est aujourd'hui de l'ordre du possible, mais un robot pourra-t-il un jour être UN Mozart ?
Un algorithme peut générer des textes de toutes sortes, mais, un robot humanoïde pourra-t-il être un jour un nouveau Rimbaud, un Antonin Artaud AUTRE qu'Antonin Artaud ?
La question que je me pose est finalement tout simplement celle-ci : un algorithme peut-il écrire du Philippe Jaffeux ?
 
Aperçu de O L'AN/ de Philippe Jaffeux, Atelier de l'agneau éditeur, 2012

Vous pouvez vous faire votre idée en téléchargeant gratuitement Alphabet de Philippe Jaffeux au format PDF sur le site de SITAUDIS.

Question subsidiaire : une datamasse (données massives) purement poétique et virale reconfigurerait-elle à notre insu et en ce moment même la création poétique contemporaine (même imprimée) ?
 

vendredi 20 mars 2015

Vers une définition d'espaces qui restitueraient la lisibilité ?

Mes réflexions périphériques au prochain Festival des Arts ForeZtiers m'apportent une possibilité de tracer des voies vers l'espace mental du lecteur de fictions, espace intérieur, en partie de l'imaginaire et de ses non-lieux.
"... Cet espace singulier, nous pourrions le concevoir comme zone de tramage de deux autres environnements. Comme une zone d’interférences aussi, c’est-à-dire de superposition d’ondes en partie de même nature entre, d’une part, le monde extérieur à nous, et, d’autre part, ce que nous désignons comme étant notre monde intérieur, c’est-à-dire celui à partir duquel nous lisons le monde extérieur comme réel, et également notre monde dit « intérieur » comme imaginaire, ou, d’une quelconque façon, comme relevant de l’ordre de la simulation.
Une telle zone intermédiaire, médiane et médiatrice, pourrait en fait être à mi-lieu. Ni extérieure, ni intérieure, dans un entre-deux, dans l’interstice et le laps, la compénétration, là où ça ne coïncide plus vraiment et où un switch peut se produire, comme la simple action d’un commutateur qui rendrait l’interconnexion possible..."
 
Lire mes récentes contributions ici :

Le blog du Festival Les Arts ForeZtiers 2015