"Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé." Robert DARNTON, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, Gallimard éd., 2011.

mardi 22 avril 2014

Des avatars jouables des mondes numériques aux nouveaux usages

Je viens de lire l'ouvrage collectif récemment paru sous la direction d'Etienne Armand Amato et d'Etienne Perény, du Laboratoire Paragraphe de l'Université Paris 8, aux éditions Lavoisier : Les avatars jouables des mondes numériques.
Je l'ai lu avec la subjectivité, d'une part, d'un chercheur indépendant qui évolue en marge des instances universitaires, et, d'autre part, qui s'interroge et expérimente depuis 2006 les possibilités d'utiliser le truchement des avatars pour réhumaniser les médiations autour du livre et de la lecture au sein des bibliothèques et des librairies numériques gérées par des algorithmes (après MétaLectures, mon projet Bibliosphère s'inscrit dans cette dynamique).
Même s'il est regrettable que l'intelligence des auteurs de l'ouvrage en question se soit exercée presque uniquement sur le métavers Second Life et le MMORPG World of Warcraft, dont les noms mêmes stigmatisent l'imaginaire et orientent les possibles appropriations par les internautes, le fond du propos est cependant plutôt intéressant, bien que très "théorisant". 
 
Passer des avatars jouables aux avatars communicants
 
Pour ma part, à une réflexion thématique sur les "avatars jouables des mondes numériques", je préférerais de beaucoup des expériences pratiques sur... les avatars communicants des mondes immersifs.
L'avatar, en tant "qu'objet heuristique" et transversal sur lequel s'interrogent Amato et Perény depuis 2010, "présentifie l'internaute", c'est-à-dire, à mon humble avis, le projette dans un nouvel espace social au sein duquel il peut, à nouveau, "surfer" sur le web, en compagnie et/ou en mentor de ses pairs.
Je trouve vraiment dommage que les opensims soient ici à ce point négligés. (Etrangement, mais cela est souvent le cas avec les livres imprimés abordant les évolutions des usages liés à l'emploi d'outils numériques, le contenu apparait parfois en partie presque déjà dépassé.) La volonté manifeste de théorisation à outrance ne fait, selon moi, que renforcer cet effet.
L'ouvrage est sur ce point cependant sauvé par les contributions de Claire Sistach (dont la notion de "switch identitaire" a retenu toute mon attention) et de Yann Minh.
Il est important qu'un tel travail de conceptualisation se fasse versant francophone, mais il manque ici en l'occurrence, à la fois, des perspectives pluridisciplinaire et prospective, et une véritable synthèse cohérente. Dommage.
Le plus surprenant dans cet ouvrage est en fait... son prix. 97,00 euros (quatre-vingt dix-sept euros, oui), avec en plus quelques erreurs typographiques et une version numérique seulement au format PDF et... au même prix de 97,00 euros ! 
Cela fait cher pour 300 pages et quelques de réflexions, certes intéressantes, mais diluées par le jargon universitaire qui n'appelle pas un chat, un chat, mais, un felis silvestris catus.
Nos universitaires sont-ils des ca(c)tus pensants ? Et comment n'ont-ils pas pensé alors qu'un tel prix excessif ne pouvait que nuire à la transmission, notamment auprès des étudiants et des jeunes chercheurs ?
En tous cas, des "avatars jouables des mondes numériques", aux nouveaux usages d'un web social immersif, le chemin est long :-(

mardi 15 avril 2014

Intéressants échanges sur le site du Cerig, cellule de veille technologique de Grenoble INP-Pagora

En écho au petit-déjeuner que j'ai animé en mars dernier pour l'association Culture Papier, et dont le compte rendu est en ligne ici même : L'avenir du papier dans le futur du livre, nous avons eu envie avec Jacques de Rotalier, analyste reconnu dans le secteur des papiers graphiques, d'échanger nos points de vue sur le site du Cerig, la cellule de veille technologique de Grenoble INP-Pagora (Ecole internationale du papier, de la communication imprimée et des biomatériaux) qui accueille aimablement cet échange, merci à eux.
Pour lire mon texte : Le monde de l'autre côté de la page, et accéder aux chroniques de Jacques de Rotalier auxquelles il répond, il suffit simplement de suivre ce lien...
 

dimanche 30 mars 2014

Texte imprimé et texte numérique. Ombres et reflets...

Ombres
C'est peut-être la différence de nature entre le reflet et l'ombre qui serait maintenant à questionner. Le texte imprimé serait l'ombre de la parole, le texte numérique son reflet ?
 
Ce questionnement s'impose à moi par la prise de conscience, parfois à la limite douloureuse je l'avoue (mais pourquoi douloureuse ?), qu'il y a bien une différence entre le texte imprimé et celui qui ne fait qu'apparaître un temps limité sur un écran, c'est-à-dire en fait : derrière un écran.
Qu'il est difficile de rendre compte de cette différence et de ses enjeux et de ses impacts ! D'où peut-être cette prise de conscience, et ce sentiment douloureux qui l'accompagne parfois.
Mais pourquoi, par-delà cette distinction, relier texte imprimé et ombre, et, texte numérique et reflet ? Par intuition d'abord. Puis, en y réfléchissant, l'imprimé est traces d'encres, impression précisément, un sédiment qui reste sur le papier ; le texte numérique lui est éclats, des pixels, de l'ordre des étoiles dans le ciel. Du scintillement. (Je me rappelle à l'instant
ces mots en haut d'une tour de la BnF : "scintiller dans l'éclat")
Reflets
Le texte numérique partagerait-il avec la parole sa fugacité ? Fugace cité de mots
Y voir, là, une simple (ou complexe) fractale du feuilletage des livres de papier ?
Mais ce livre-là, l'absolu (ou le réel) n'est ni imprimé ni numérique, il propose un reflet de l'infini et introduit davantage de complexité dans ma réflexion. Le numérique n'est-il pas plutôt le révélateur, l'effet miroir de la complexité dont nous sommes faits et qui nous environne (micro et macrocosme) ?
En fait rien n'a changé, ou n'est créé, juste nous commençons à entrevoir, à réaliser, et à pouvoir nous saisir de cette complexité...
"Notre perception du monde est déterminée par nos cinq sens" lit-on souvent, et des neuro-prothèses pourront un jour apporter plus d'amplitude à nos perceptions physiques (voir ici :
Voir l'invisible), mais, ne faudrait-il pas aussi songer à des psycho-prothèses pour dépasser nos limites mentales ? Je pense évidemment à celles dont la lecture témoignent par ses processus (neurophysiologique, cognitif, affectif, argumentatif et symbolique) et qui finalement dans certaines mesures renforcent et structurent notre anthropocentrisme.
Notre conscience est impressionnée par le monde et son incessant bombardement d'images, mais je suis sur la voie d'un passage, comme Magellan jadis. C'est pourquoi il convient, je pense, de distinguer les ombres des reflets. Quant à la source de lumière...
Ombres et reflets sont de l'ordre de l'insaisissable, nous le voyons bien. Et si l'imagination était le stylet de l'expression de la vie ?

dimanche 23 mars 2014

Séminaire de Celle-les-Bois sur La Renaissance du Livre

Le compte-rendu de la séance inaugurale du séminaire de Celle-les-Bois sur La Renaissance du Livre, qui devrait avoir lieu le 26 janvier 2060, est d'ores et déjà en ligne sur le blog des éditions d'Alexandre Girardot (merci à lui), Long Shu Publishing.
Titré : 26/01/2060 Le Livre-Mentor indispensable compagnon de survie, cet essai, vous l'aurez compris, de futurologie, est prétexte à envisager les probables développements du livre et de la lecture au cours des années 2000-2060, dresser un possible état des lieux en janvier 2060, puis estimer les évolutions à l'horizon 2100.
Qu'en pensez-vous ?
Vos avis, vos commentaires, vos critiques nous intéressent !
Le compte-rendu de cette séance inaugurale est disponible en suivant ce lien, comme vous le remarquerez il comporte de nombreux hyperliens et quelques notes de fin d'article, cela parce que toutes les principales mutations dont il est fait état trouvent leurs origines dans des expériences, des recherches ou des prototypes existants : il s'agit ici d'un exercice de futurologie, pas de science-fiction !
 

jeudi 20 mars 2014

Les processus de la lecture éclairés par la théorie des univers parallèles

Pour un chercheur en prospective du livre il est vraiment enthousiasmant de se dire que l'horizon des processus à l'oeuvre dans la lecture (le neurophysiologique, le cognitif, l'affectif, l'argumentatif et le symbolique) pourrait être dépassé par la théorie des univers parallèles !
L'essai que vient de lancer Pierre Bayard aux Editions de Minuit et au titre évocateur : Il existe d'autres mondes, le suggère en dérivant à
partir des travaux de Schrödinger dans les années 1930 et de ceux de Hugh Everett, l’un des premiers à avancer l’existence de mondes multiples à partir de 1950.
Un certain dandysme de plume ne permet pas véritablement de déterminer si l'auteur est vraiment sérieux, ou s'il ne s'agit là pour lui que d'un aimable et innocent amusement littéraire, aussi je resterai circonspect.
Nonobstant c'est là je pense une piste sérieuse pour la prospective du livre et de la lecture. D'une part, pour moi, les réalités fictionnelles sont des simulations et des réalités comme les autres. D'autre part, la lecture littéraire est une forme de pensée consciente au même titre que le rêve. Et, du côté du rêve, un nouveau récit émerge !
 
  
Du côté du rêve
 

Le lien établi en 1961 par le professeur Michel Jouvet entre sommeil paradoxal et rêve est aujourd'hui remis en cause par un autre neurobiologiste français, Jean-Pol Tassin. En résumé, le rêve serait généré et apparaîtrait par l'éveil (explications en vidéo).
Les rapports entre activité onirique et lecture littéraire mériteraient peut-être d'être réfléchis et, pourquoi pas, en parallèle des récits littéraires de rêves et des rêves de livres... Je me demande si des étudiant(e)s ont déjà travaillé dans ce sens à partir d'une base de récits de rêves ? (
par exemple celle-ci...)
  
Je suis allé écouter il y a quelques jours l'anthropologue Tim Ingold dans la salle de lecture du Musée du Quai Branly.
Je suis sensible aux efforts de "désanthropocentrisation" de l'auteur d'Une brève histoire des lignes (déjà aux éditions Zones sensibles).

Vers la fin de son autre essai paru en français nous pouvons lire ceci : "Je pense qu’il y a aujourd’hui un dragon parmi nous, et qu’il grandit dans de telles proportions qu’il devient de plus en plus difficile d’adopter un mode de vie durable. Ce dragon habite la rupture que nous avons créée entre le monde et notre imagination. Nous savons d’expérience que cette rupture n’est pas viable, mais nous refusons de reconnaître son existence car cela nous obligerait à remettre en cause la rationalité scientifique conventionnelle. J’estime que cette reconnaissance aurait dû avoir lieu depuis longtemps. J’ai suggéré dans cet article que l’étude du monachisme médiéval et de ce que l’on appelle les ontologies indigènes pourrait nous aider à lire et à écrire autrement, et ainsi à prendre à nouveau conseil auprès des voix des pages et de celles du monde qui nous entoure, à écouter et à s’instruire de ce qu’elles nous disent, et à réparer la rupture entre l’être et la connaissance." (extrait de Marcher avec les dragons).  

Je crois que pour nombre de lecteurs assidus, la stratification du réel en couches fictionnelles est une expérience assez courante.
Un tel lecteur expérimente, en lui, le mystère de la Trinité, il est, à la fois, lui-lecteur, et Bouvard, et Pécuchet ;-)
(Le séminaire de Celle-les-Bois sur La renaissance du livre, dont je donnerai prochainement des nouvelles, va dans ce sens.)
Car, sans cela "La « morale » du texte tombe en filigrane, nos rêves collectifs s’effilochent, nous habitons et construisons un espace physique et mental, dont nous avons oublié les raisons et les fondements, qui se referme bientôt sur nous-mêmes, comme une souricière." (Raphael Mazzei
,
Réfléchir sur le réel à partir d’un modèle de fiction en anthropologie).
 

 D'après Les villes et le désir. 5. in Les villes invisibles, Italo Calvino