"Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé." Robert DARNTON, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, Gallimard éd., 2011.

samedi 31 janvier 2015

Des livres gratuits sur la prospective du livre et de l'édition

Depuis un moment déjà la deuxième édition, celle de 2008, de mon premier essai "Gutenberg 2.0, le futur du livre" (M21 éditions) est gratuitement consultable dans sa presque intégralité à cette adresse sur Google Livres...
Plus récent (juin 2013), les réflexions croisées avec l'auteur-éditeur Marc-André Fournier sous le titre "Peut-on encore lire ?" sont gratuitement téléchargeables sur iTunes... ("Le livre numérique n'est pas qu'une question de support. Il soulève aussi des questions d'écriture, de lecture. Deux points de vues sont proposés dans cet ouvrage. L'un, empirique, dévoile les voies explorées par un auteur hypermédia pour aborder de nouveaux continents. L'autre, réflexif, se pose la question du devenir de la lecture au regard des expériences menées aujourd'hui, du patrimoine littéraire existant.").
  
Mon Livre blanc de janvier 2009 : "Prospective du livre et de l'édition : Définitions - Concepts - Champs d'action" est toujours lui aussi téléchargeable gratuitement sur la Bibliothèque numérique de l'ENSSIB (Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l'Information et des Bibliothèques) et sa lecture permet de prendre du recul et de mesurer combien une prospective dédiée au monde du livre et de la lecture, avec une veille stratégique et technologique, serait plus que jamais indispensable à l'interprofession.
 
Mon essai de 2011, "De la Bibliothèque à la Bibliosphère, les impacts du livre numérique sur les bibliothèques et leur évolution" est épuisé en version imprimée et déréférencé des plateformes numériques. J'ai récupéré mes droits sur cet ouvrage et je réfléchis sérieusement à une nouvelle mouture plus développée et davantage argumentée au vu de mes récentes expériences et des évolutions observées depuis 2011. Si un éditeur est intéressé ?
 
Enfin, mon récent essai de fin 2014, "Les Mutations du Livre et de la Lecture" chez Uppr éditions n'est pas vraiment gratuit, mais presque ! Moins cher qu'un cocktail, il sera plus stimulant croyez-moi !
Et... surprise à demi dévoilée : à venir la parution prochaine en livre numérique de mes chroniques 2012 sur ce blog : "La Chronique Quichotte - Journal 2012 sur le livre et la lecture face au numérique" (à paraître aux éditions Akibooks). A bientôt !

dimanche 25 janvier 2015

Lecture et Arts de la Parole sont-ils atomisés par le numérique ?

Peut-être le texte qui suit ne fait-il que formuler maladroitement l'hypothèse qu'une herméneutique fictionnalisée permettrait de réfléchir les procédures  courantes de l'interprétation, de penser les limites de la fiction (et jusqu'à son hospitalité peut-être, son caractère habitable), et ainsi de favoriser la prise en charge de nos discours sur le monde, considérant qu'en grande partie le monde tel que nous le percevons est crayonné par nos discours. Peut-être.

Lire et dé-lire les fictions
 
Jadis les arts de la parole, qui comprenaient la grammaire, la rhétorique et la logique, étaient partie intégrante des arts libéraux.
La grammaire est l'étude des éléments qui constituent une langue, elle relève de l'architecture du langage. Nous pourrions dire qu'elle charpente l'édifice de notre pensée langagière.
La rhétorique est la science de l'art oratoire, elle vise à l'efficacité de la parole. Nous pourrions dire qu'elle lui permet d'accéder au plan des idées.
La logique est l'art de l'argumentation juste et parfaite, elle relève de la raison. Nous pourrions dire qu'elle nous permet de rester sur une voie raisonnable dans nos interprétations.
 
A l'heure des mutations des dispositifs et des pratiques de lecture, tant les possibilités nouvelles ouvertes par les machines informatisées, que l'inélégance de lecteurs à exiger tout, tout de suite et sans effort, à n'être que spectateurs, rendent urgent de repenser, et donc de redéfinir, nos rapports à la lecture.
Pour d'abord contextualiser différemment les impacts de ce que nous lisons et l'influence des dispositifs sur nos stratégies d'interprétations, il serait je pense utile de dépasser le couple signifiant/signifié de la linguistique (le signifiant étant le son vocal d'un mot prononcé, et le signifié étant l'image mentale que nous nous en faisons), pour démasquer les leurres et dévisager les textes en lecteurs revendicatifs, par leurs figures, leurs valeurs et leurs enseignes, leurs cartes à jouer signification/significatif, en quelque sorte, où la signification est le sens naturellement attaché à un mot, et où l'aspect significatif révèle ce que fondamentalement ce mot exprime.
Cette aspiration à exercer sa liberté d'esprit fut en fait naturellement déjà explicitée, notamment dans un roman, qui est pour moi un roman culte, La montagne magique, de Thomas Mann : « un objet qui relève de l'esprit, peut-on y lire, c'est-à-dire un objet qui a une signification, est significatif par cela justement qu'il dépasse son sens immédiat, qu'il exprime et expose une chose d'une portée spirituelle plus générale, tout un monde de sentiments et de pensées qui ont trouvé en lui leur symbole plus ou moins parfait, ce qui donne précisément la mesure de sa signification... ».
 
Pour un lecteur averti, qui vit ses lectures, qui voit ce qu'il lit, le texte, même de fiction, ne doit pas dissimuler, mais enseigner et permettre de ressentir et d'exprimer l'informulable.
N'est-ce pas au fond proche de la théorie de Frédérique Leichter-Flack dans son essai Le laboratoire des cas de conscience (Alma éditeur, Paris, 2012 - Lire à ce sujet La fiction, chair de l'éthique, par Olivier Rey).
Mais ce qui pourrait être outils d'émancipation, peut aussi devenir organes de contrôle social.
  
Les quatre sens de l'écriture
 
C'est je crois dans ce sens en tout cas, celui du texte littéraire comme laboratoire des cas de conscience, que des traditions spiritualistes, qui depuis des millénaires questionnent le sens de la destinée humaine, ont jadis élaboré des méthodes de lecture. Ainsi, pour les textes des deux grands courants du judéo-christianisme nous avons le Pardès du judaïsme et la Lectio divina du christianisme, reposant tous deux sur ce qui est couramment appelé : « les quatre sens de l'écriture ».
Le Pardès propose quatre niveaux d'étude des textes :
PESHAT, qui ne considère que le sens littéral du texte au niveau du monde sensible.
REMEZ, qui éclaire les allusions du texte qui pourraient mener à un niveau plus élevé de compréhension.
DERASH, qui vise à l'interprétation figurée des paraboles et des légendes (du latin legenda : ce qu'il faut lire).
SOD, qui au niveau ésotérique dévoile le Secret qui était caché dans le texte.
La lectio divina, théorisée elle vers l'an 220 par un Père de l’Église chrétienne, Origène, propose d'examiner successivement le sens littéral (ou historique), puis allégorique, puis tropologique (c'est-à-dire moral), et enfin anagogique (c'est-à-dire élevant l'esprit vers une autre sphère de compréhension). Ainsi, la simple lecture littérale d'un texte à portée spirituelle, la lectio, doit-elle se prolonger par une réflexion profonde sur ce même texte, la meditatio, se poursuivre par un dialogue avec son Maître intérieur, l'oratio, pour se terminer par une écoute silencieuse, la phase de contemplatio, pour la réception en Soi du sens caché.
Un véritable lecteur (ou bien évidemment une véritable lectrice), devrait pouvoir appliquer à différents contextes (ou réalités du monde) ces méthodes de déchiffrage appliquées à certains textes, lesquels par ailleurs tendent souvent à abonder dans ce sens. Car il ne s'agit pas là de textes à comprendre, mais de textes pour se comprendre (nous pouvons penser, entre beaucoup d'autres, aux romans d'Hermann Hesse, par exemple).
C'est, je crois, une question de rapport aux lieux. Lieux qui peuvent être extérieurs – nous pourrions penser alors au chamanisme, au druidisme ; ou intérieurs – dans l'espace mental (d'une lecture par exemple), la prise de conscience..., mais en considérant bien toujours ces lieux comme des architectures imaginaires interprétatives (c'est-à-dire qui recèlent des interprétations), des rébus habitables, des projections architecturées de pages écrites. Nous connaissons tous des contextes qui dissimulent des alphabets non phonétiques, par exemple desquels nous pourrions dire que tout y est symboles, comme des cathédrales ou des lieux qui seraient consacrés.
 
Des livres comme autres mondes habitables
 
Pour les authentiques lecteurs de romans leurs découvertes littéraires sont finalement d'autres mondes, parfois davantage habitables que les sociétés contemporaines, ou d'autres fois, d'intéressants laboratoires, comme je l'évoquais précédemment.
Deux exemples pourraient permettre de comprendre les conséquences que cela pourrait avoir.
Le premier exemple est extrait de l'ouvrage Mystiques et magiciens du Tibet d'Alexandra David-Néel en 1929 et je le relate dans un récent post : Bibliographie naturelle et anthropocentrisme.
Le deuxième exemple est un extrait d'un essai de 1943, L’homme à la découverte de son âme - Structure et fonctionnement de l’inconscient de C.-G. Jung.
Jung y prend l'exemple, dans l'Antiquité égyptienne, d'une personne mordue au pied par une vipère des sables. Le prêtre-médecin qu'il met en scène recourt alors à ce que j’appellerais une « thérapie narrative ». Par sa parole, il réécrit l'incident qui a eu lieu sur le plan physique terrestre, en le portant sur un plan métaphysique où une solution peut alors être mise en œuvre. Dans cet exemple le prêtre-médecin raconte comment le grand Dieu-Soleil parcourant ses domaines a été mordu par un serpent venimeux mis sur son chemin par la Déesse-Mère, comment tous les autres dieux la supplièrent alors de créer le contrepoison efficace, comment elle y consentit et comment fut alors guéri le Dieu souffrant. Pour Jung, que je cite brièvement : « il nous faut bien nous dire qu’à l’échelon psychique qui était celui des Égyptiens d’alors, ce récit constituait bel et bien un procédé thérapeutique : à cet échelon, en effet, l’homme pouvait encore être facilement plongé dans l’inconscient collectif par un simple récit, dont les images s’emparaient alors de tout son être avec une puissance telle que son système vasculaire et que ses régulations humorales rétablissaient l’équilibre compromis. C’est d’ailleurs, poursuit Jung, ce qui explique en toute généralité la valeur curative de la médecine magique à l’échelon primitif, alors que nous ne concevons la possibilité d’efficacités de cette sorte que tout au plus dans le domaine moral. ».
A ce niveau de lecture aucun de nous n'est plus un être unique, séparé, mais il incarne aussi la totalité de l’humanité, laquelle s'exprime d'ailleurs collectivement en ce sens depuis des millénaires déjà, dans ses productions artistiques en général et ses littératures en particulier. A ce niveau de lecture littéraire nous aurions accès à la mémoire de l'espèce, à l'expérience engrangée par l'humanité depuis plusieurs millions d'années.
 
Que vous soyez de l'édition imprimée ou de l'édition numérique : laissez nous lire ce qui dans le patrimoine littéraire de l'humanité relève de l'immémorial et de l'ineffable. 
 
Oui, car comment ne pas regretter ici le désengagement de l'interprofession du livre, alors que de nouveaux outils pourraient précisément nous permettre l'exploration des territoires imaginaires de nos lectures !
Le monde du livre reste assis, semble-t-il, dans les lueurs du bouquet final du feu d'artifice tiré par Gutenberg, cet alchimiste incongru, fabricant de miroirs magiques pour les pèlerins.
L'iPad et Cie n'est que le chant du cygne des postes de télévision, voyons ! Juste un peu de veille technologique et de clairvoyance et on réalise vite l'impasse dans laquelle l'édition s'engage.
Il nous faut accepter de quitter ce monde dans lequel les somnambules passent pour des éveillés.
Le problème aujourd'hui avec les décideurs de l'interprofession du livre, c'est leur incapacité absolue à rêver le futur du livre. Chez ces gens là on ne rêve pas monsieur ! :-(
 

samedi 17 janvier 2015

Forte demande pour humaniser davantage le web

Photo par Didier Preud'homme de la grille Logicamp
De l'expérience du samedi 10 janvier 2015 d'un Café littéraire sur le web 3D immersive entre la France et le Québec, et regroupant des participants de part et d'autre de l'Atlantique, Belgique francophone comprise, il ressort une forte demande des internautes pour rompre la glace des écrans et dépasser les limites du web 2.0 et compagnie.
De quoi s'agissait-il ? Pour rappel, d'une rencontre reproduisant sur le web par simulation numérique le cadre et le contexte d'un "café littéraire", tel que nous pouvons en fréquenter par ailleurs dans nos villes respectives, avec possibilités de déplacements et d'échanges à l'identique, et en prime le plaisir de pouvoir admirer un accrochage de peintures de Claude Simonnet (reproductions de toiles réelles d'un artiste vivant et dont les internautes peuvent éventuellement faire l'acquisition). A cette occasion la romancière québécoise Danielle Dussault nous a parlé depuis Thetford Mines de son récent titre Anderson's Inn (Lévesque éditeur) dont elle nous a lu un extrait.
 
Cette expérience, conduite par le Collectif i3Dim (L'incubateur 3D immersive) a reposé sur l'utilisation d'un logiciel libre de "mondes virtuels" (OpenSimulator) et était hébergée par EVER (la plateforme  virtuelle immersive de l'Université Numérique En Région Alsace).
Devant le succès de cette soirée et les demandes de plusieurs participants nous allons prochainement organiser d'autres rencontres francophones de ce type.
N'hésitez pas à vous signaler en commentaires ou via la page "Contact" de ce blog si vous souhaitez être informé et participer aux prochaines rencontres...
De nombreux participants ont publié des photos de l'événement sur Facebook et Google+, merci à eux ! En voici deux qui résument bien ces moments partagés :
 
21H00 en France 15H00 au Québec : les premiers internautes se connectent et font connaissance.
Les auteurs sont déjà à leur place sur leur tabouret face à leur livre (à gauche Danielle Dussault,
à droite Lorenzo Soccavo avec son éditeur Vincent Bresson d'Uppr éditions en face de lui)
 
Après les lectures dans le café, visite de dispositifs originaux d'accès à des
fonds libraires dans une librairie fictive en 3D permettant aux visiteurs internautes
de se rencontrer, d'échanger entre eux, de surfer ensemble sur le web 2D dédié aux livres...
Lire sur le même sujet : La médiation littéraire dans les nouveaux territoires...
 


vendredi 16 janvier 2015

Viabooks me donne la parole sur les Mutations du Livre et de la Lecture

Cliquez ici pour lire l'interview...
Les quelques questions d'Olivia Phélip pour Viabooks - "Le Meilleur des Livres et des Auteurs" ont été pour moi une bonne occasion en ce début d'année de faire le point sur les perspectives que je trace dans mon récent essai "Les Mutations du Livre et de la Lecture en 40 pages" publié fin 2014 aux éditions UPPR.
 
L'occasion de m'exprimer sur l'évolution du livre numérique et l'émergence de nouveaux types de contenus, l'implication des auteurs et des lecteurs, et aussi de formuler des vœux pour "les livres de demain"...
Qu'en pensez-vous ? Vous pouvez découvrir cette interview sur le site de Viabooks en cliquant ici...
 

lundi 12 janvier 2015

Bibliographie naturelle et anthropocentrisme

De gauche à droite Georges Chapouthier (CNRS),
Lorenzo Soccavo, Sylvie Dallet (responsable du séminaire). 
Ma récente intervention à la Maison des Sciences de l'Homme - Paris Nord, dans le cadre de la séance de janvier 2015 du séminaire "Éthiques et Mythes de la Création : Parentés animales de la pensée humaine – Le retour des forces spirituelles associées" était titrée "Dépasser l'horizon humain pour se ressaisir de la force spirituelle du langage".
J'ai d'abord légendé les trois tableaux ci-dessous, puis j'ai essayé de développer une réflexion théorique sur la possibilité que des textes puissent nous ouvrir l'accès à d'autres territoires ou à d'autres formes d'expression du vivant, et sur la possibilité que le langage recèle certaines formes de vie.
 

1 - L'allégorie de l'aube - 1544 - Battista Dossi
Nous sommes d'une espèce animale capable d'anthropomorphiser les phénomènes et de les articuler dans des récits à la mesure des capacités d'imagination et d'entendement que nous pouvons mobiliser. Cette représentation de l'aube nous stigmatise comme membres de L'espèce fabulatrice.
2 - La Vierge de l'Annonciation - 1475 - Antonello de Messine
Le mystère de l'Annonciation s'illustre ici comme une expérience intime dans l'espace mental de Marie, en l'intériorité de sa pensée, une intériorité hors lieu, une pensée de l'être qui habite le dedans, une prise de conscience.
(Commentaires : cela peut nous conduire nous à une réflexion sur la réalité d'espaces intérieurs, où la pensée humaine pourrait se relier au vivant au sein de non-lieux (et nous relier à des sur-êtres ? Comme l'Ange Gabriel ?), des architectures imaginaires et interprétatives (c'est-à-dire qui recèlent des interprétations), des rébus habitables, des projections holographiques de pages écrites (ou de volumes). Nous connaissons tous ici de tels contextes qui dissimulent des alphabets non phonétiques, par exemple des lieux qui sont consacrés (cathédrales, etc., mais qui peuvent être aussi dans la nature, comme des enceintes de pierres levées – cromlech, monuments mégalithiques, menhirs, ou comme les pistes chantées des aborigènes australiens…). C'est-à-dire des contextes non-alphabétiques qui font écho dans nos territoires intérieurs.
L'exploration des parentés animales de la pensée humaine ne passerait-elle pas par celle de ces inexplorés territoires intérieurs ?
   
3 - Sisyphe au pied de la Tour de Babel - 2014 - Hervé Fischer
Pourrait-on imaginer la Tour de Babel comme métaphore de la tour d'ivoire du lecteur ?
(Commentaires :
Le mythe de Sisyphe : pour avoir osé défier les dieux Sisyphe fut condamné à rouler jusqu'en haut d'une colline un rocher qui éternellement redescendait avant qu'il ne parvienne au sommet. (Serait-ce ici une bulle à calculi de Sumer ? l'anthropologue des écritures Clarisse Herrenschmidt les présente comme des projections de la cavité buccale qui renferme les mots avant qu'ils ne deviennent paroles. Ce sont ces boules qui aplaties deviendront des tablettes d'argile tenant dans une main ouverte…).
Le mythe de la Tour de Babel : pour avoir osé défier les dieux les hommes voient leur langage brouillé et se dispersent sur la surface de la Terre (Terre : projection macrocosmique de la boule roulée par Sisyphe ?).

Texte de réflexion

Comme une éponge imbibée d'eau, peut-être notre encéphale est-il imbibé de fiction, et que quelles que soient les singularités que nous percevons nous tendons généralement à les interpréter comme rationnelles, et peut-être que le clivage nature/culture n'est qu'une pure illusion anthropocentrique.
Les mythes qui nous activent, tels des programmes sémantiques (comme nous parlerions de programmes informatiques pour désigner des séquences d'instructions conditionnant des réponses spécifiques) sont tissés de langage, d'une grammaire qui conditionne la manière dont nous interprétons des signaux, les ordonnançant en récits, ce qui aurait pour conséquence d'engendrer l'illusion du temps (cf. tableau 1 : L'Allégorie de l'aube).
Je cherche là à évoquer des contextes sécrétant leur propre substance temporelle (comme dans le roman La montagne magique, Thomas Mann), en entendant par contexte un rébus habitable, une substitution métaphorique en trois dimensions à du texte (c'est-à-dire à du langage) (cf. tableau 2 : La Vierge de l'Annonciation).
 
S'agissant des Parentés animales de la pensée humaine j'avancerais l'idée que le vécu du vivant serait, sinon littéraire, nécessairement narratif, et je poserais la question suivante : peut-on être vivant sans avoir de vécu ?
Comme texte-contexte je me référerais alors à la notion de bibliographie naturelle (nous en trouvons une bonne définition descriptive dans l'approche de la ville de Tamara, dans le recueil Villes invisibles, d'Italo Calvino:
« L'œil s'arrête rarement sur quelque chose, et seulement quand il y a reconnu le signe d'autre chose : une empreinte sur le sable indique le passage du tigre, un marais annonce une source, la fleur de la guimauve la fin de l'hiver. Tout le reste est muet et interchangeable ; les arbres et les pierres ne sont que ce qu'ils sont. Pour finir, le voyage conduit à la ville de Tamara. On y pénètre par des rues hérissées d'enseignes qui sortent des murs. L'œil ne voit pas des choses mais des figures de choses qui signifient d'autres choses » ; nous penserons aussi à cette bibliothèque que nous appelons « univers » (« L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) », La bibliothèque de Babel, Borges).
L'animisme, qui laisse l'humain intégré au réseau du vivant, pourrait-il être une voie pour renouer le fil avec ces forces spirituelles qui relieraient pensée humaine et pensée animale dans un même champ vibratoire ?
 
Plusieurs expériences pourraient ici être rapportées. J'en propose une, extraite de l'ouvrage Mystiques et magiciens du Tibet d'Alexandra David-Néel en 1929. L'auteur relate le récit d'un lama qui dans sa jeunesse avait avec son frère quitté son monastère pour aller servir et étudier auprès d'un ascète étranger qui venait de s’installer dans leur région. Comme cela se pratiquait pour combattre à la fois la peur et l'incrédulité des disciples concernant l'existence des démons, étant entendu comme le rapporta alors un docteur en philosophie à Alexandra David-Néel que :
« Le disciple doit comprendre que dieux et démons existent réellement pour ceux qui croient à leur existence et qu'ils possèdent le pouvoir de faire du bien ou du mal à ceux qui leur rendent un culte ou qui les redoutent. », l'ascète ordonna au plus jeune des deux frères d'aller s'attacher trois jours et trois nuits à un arbre dans un endroit isolé, et de s'imaginer une vache offerte en offrande, précisément là où rodait un démon sous la forme d'un tigre. Le matin du cinquième jour le maître dit au disciple resté près de lui d'aller chercher son frère car il avait fait un rêve étrange. Il alla et trouva le corps de son jeune frère déchiqueté et à demi dévoré. Lorsqu'il revint à la hutte celle-ci était vide et le maître disparu. Dès lors nous avons plusieurs niveaux d'interprétation de cette histoire. D'abord celui littéral des faits : ne voyant pas revenir son disciple l'ascète a compris qu'il avait eu un accident et a préféré s'éclipser discrètement. Puis, celui du lama racontant l'histoire et qui, à l'époque, considéra que le démon-tigre avait effectivement eu raison de son jeune frère pas encore suffisamment avancé initiatiquement pour s'en défendre. Enfin, le niveau d’interprétation auquel le lama parvint après plusieurs années de travail, à savoir que l'ascète en question était probablement lui-même le démon-tigre, métamorphosé en homme pour piéger de jeunes moines venant de quitter leur monastère.
Dans son essai Marcher avec les dragons (2013) l'anthropologue Tim Ingold montre comment dans les communautés monastiques du moyen-âge occidentale le recours au dragon jouait le même rôle que celui du démon-tigre tibétain :
« le dragon, précise Tim Ingold, existait pour autant que la crainte existe, non comme une menace extérieure mais comme une souffrance imprimée au cœur même de la personne qui la subissait. En tant que tel, il était aussi réel que l’expression de son visage ou l’insistance de sa voix. Mais il ne pouvait être vu ou entendu que par celui qui en était lui-même effrayé. ».
 
Pour progresser vers une impossible conclusion je citerai une nouvelle fois Italo Calvino dans une autre de ses villes invisibles (Théodora, étymologiquement "don de Dieu") : « Reléguée pendant un temps indéfini dans des repaires à l’écart, depuis l’époque où elle s’était vue détrônée par le système des espèces désormais éteintes, l’autre faune revenait au jour par les sous-sols de la bibliothèque où l’on conserve les incunables, elle descendait des chapiteaux, sautait des gargouilles, se perchait au chevet des dormeurs. Les sphinx, les griffons, les chimères, les dragons, les hircocerfs, les harpies, les hydres, les licornes, les basilics reprenaient possession de leur ville. ».
 
Vous comprenez bien que je ne peux pas conclure, je dirais simplement que je crois qu'avoir, à la fois l'humilité et le courage, que je qualifierais de chevaleresques, tels l'humilité et le courage de Don Quichotte, de dépasser l'horizon humain pour se ressaisir de la force spirituelle codée (infusée ? Engrammée ?) dans notre langage, c'est s'autoriser à incarner le rôle décisif de Sisyphe roulant une bulle à calculi sur la face de la Tour de Babel (cf. tableau 3 : Sisyphe au pied de la Tour de Babel), ce qu'il faudrait concevoir comme une expérience de pensée.
 
Si l'on s'intéresse vraiment à la lecture, et se reportant aux parentés animales de la pensée humaine, les quelques illustrations et exemples que je vous ai proposés aujourd'hui, avancent deux idées :
1 – que nos contextes sont tissés de textes qui pourraient nous ouvrir l'accès à d'autres territoires et à d'autres expressions du vivant ;
2 – que le langage recèlerait des formes de vie, comme, par exemple, des démons-tigres ou des dragons.